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Il ne m’aura fallu que trois titres pour succomber au charme de Out of Step, le nouvel album du combo français Esthesis. Trois titres pour comprendre qu’il s’y passe quelque chose de rare, de précieux - une forme d’évidence musicale qui ne s’impose ni par la démonstration ni par la virtuosité, mais par la cohérence, la finesse et la justesse des émotions. C’est une musique qui ne cherche pas à impressionner mais à toucher, à envelopper, à respirer. Un enthousiasme que les morceaux suivants n’ont fait que confirmer, tant ce disque s’impose comme une réussite majeure du rock contemporain.
Vous noterez que je dis rock, et non rock progressif. Car si le groupe est souvent classé dans cette catégorie, je trouve qu’elle enferme la musique d’Esthesis dans une case qui ne lui convient pas - ou du moins, pas seulement. Bien sûr, l’album coche de nombreuses cases du cahier des charges du progressif: accent mis sur les ambiances, nappes de claviers éthérées, structures développées, soin maniaque apporté aux textures sonores… Mais Esthesis ne s’arrête pas là. Le groupe refuse l’étiquette, ou plutôt la dépasse, en y injectant des éléments venus d’autres horizons, en osant les croisements, les détours, les zones floues. C’est cette porosité des styles, cette volonté de s’émanciper des frontières, qui rend Out of Step si vivant et si singulier.
Car oui, la musique d’Esthesis est unique.
Elle s’aventure sans complexe du côté des rythmiques jungle sur Circus, se glisse vers la soul feutrée et sensuelle de Sade sur l’intro de Out of Step, flirte parfois avec des sonorités trip-hop ou même des échos cold wave qui rappellent The Cure. City Lights, par exemple, aurait presque pu figurer sur Songs of a Lost World, le dernier album des Anglais (chronique ici), tant il partage cette même mélancolie urbaine, ce même goût pour les ambiances nocturnes et vaporeuses. Quant à Fractured #1 et Fractured #2, les deux interludes instrumentaux, leurs nappes électroniques fantomatiques et leurs harmonies suspendues évoquent immédiatement l’univers cinématographique d’Angelo Badalamenti. On devine presque la voix rauque de Marianne Faithfull flotter sur ces volutes en clair-obscur, rappelant le climat du fabuleux album A Secret Life.
Mais la musique d’Esthesis ne se limite pas à une somme d’influences. Elle s’affirme comme un langage à part entière, une façon de raconter, de suggérer, d’émouvoir. Les lignes mélodiques, d’une élégance rare, dépassent largement le cadre du progressif pour s’aventurer vers la new wave ou une pop sophistiquée aux contours délicats. Le tout sans jamais perdre cette cohésion d’ensemble, cette unité organique qui fait de Out of Step un album à la fois dense et fluide.
Non contente d’être d’une qualité d’écriture et d'interpretation irréprochable, la musique d’Esthesis dégage une sensualité diffuse, presque tactile. Portée par des grooves souples, des lignes de basse charnelles et une production d’une grande proximité, elle crée un climat d’intimité rare. Cette atmosphère, à la fois lascive et charnelle, parcourt tout l’album.
Chaque morceau semble animé d’un souffle intime, presque physique, où la chaleur du groove se mêle à une émotion instinctive. Les interventions précieuses - et trop rares à mon goût - de Mathilde Collet, en soutien ou en harmonie avec la voix d’Aurélien Goude, ajoutent encore une dimension supplémentaire à cette sensualité sonore, notamment sur The Frame ou The Storm, où la complicité des timbres crée de véritables instants de grâce.
Sur Out of Step, rien ne semble avoir été laissé au hasard. Chaque son respire, trouve sa place, s’équilibre avec le reste dans une alchimie subtile. Les claviers jouent ici un rôle central: tour à tour atmosphériques, froids, mélancoliques, ou lumineux, ils tissent un fil conducteur émotionnel à travers tout l’album. La guitare, quant à elle, tantôt cristalline, tantôt grondante, se glisse entre les interstices, ajoutant texture et relief. La section rythmique, d’une précision exemplaire sans jamais verser dans la démonstration, donne à l’ensemble un balancement organique, un ancrage souple et vivant.
Et puis il y a la voix d’Aurélien Goude.
Habitée, nuancée, elle incarne littéralement la musique qu’elle porte. Elle se déploie avec sincérité, oscillant entre fragilité et intensité, entre murmure et incandescence. C’est une voix humaine, pleine de chair et de souffle, qui ne triche jamais, qui dit tout sans forcer. On y perçoit l’émotion brute, celle qui relie immédiatement l’auditeur à l’histoire que le groupe raconte - une histoire de doute, de désir, de lumière et d’ombre.
Ce qui frappe surtout, c’est la cohérence émotionnelle de l’album. Out of Step semble suivre une ligne narrative implicite, un fil d’équilibre entre tension et apaisement, entre obscurité et éclat. Chaque morceau agit comme une pièce d’un puzzle sensible, où se mêlent contemplation, inquiétude, espoir et abandon. C’est un disque qui vit, respire et grandit à chaque écoute. Out of Step séduit sans jamais forcer, jouant sur la suggestion, la tension, la caresse du son - comme un dialogue intérieur qu’on aurait soudain envie de prolonger.
Avec cet album, Esthesis confirme son statut de formation à part sur la scène actuelle. Loin de se contenter des codes du rock progressif, le groupe trace sa propre voie - élégante, moderne, sincère - et signe une œuvre de maturité, de liberté et d’émotion.
Out of Step est plus qu’un disque: c’est un voyage, une confession sonore, un espace suspendu. Et sans doute l’album à l’aune duquel on jugera désormais chacune des prochaines étapes d’Esthesis. Une bénédiction, peut-être, mais aussi une exigence.
Un veritable chef d'œuvre !
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